Rien à faire, quelqu'un manque et de rien, le jour est chargé.
[Yann Tiersen]

XXI
Formalité d’usage : non, je ne compte toujours pas tuer le président. Pendant que je faisais la queue pour qu’on me prenne mes empreintes, je sautillais intérieurement ; les fourmis qui m’agitaient le cœur tressaillaient d’impatience. Une fois sortie de l’aéroport, j’eus bien du mal à remonter dans le bus qui m’amenait vers la ville. Je regardais passer le paysage dans une espèce de transe passionnée, à la fois absente et terriblement présente. Ici, mais dans un autre monde : dans le New York fantasmatique d’une dimension personnelle. Je fredonnais des chansons anglaises en yaourt et je suffoquais presque, je ne sais si c’était d’impatience, d’angoisse ou d’euphorie. Les trois étaient mêlés en une espèce d’excitation : je n’avais pas été si vivante depuis bien longtemps.
XXII
L’euphorie est tombée comme un vent qui se lève ; l’angoisse a tournoyé doucement autour de moi en se resserrant et je commençais à grelotter dans mon manteau épais. Je m’achetai un sandwich que je mangeai en me promenant dans Central Park, et donnai mes miettes à des écureuils gris et déplumés qui venaient me manger dans la main. J’essayai d’en caresser un, mais il s’enfuit. Je parlai doucement à celui qui était le plus près de moi, je lui expliquai que j’étais venu retrouver la personne la plus importante du monde. J’étais convaincue qu’il m’écoutait : j’avais tellement besoin de me rassurer. S’il avait pu parler, j’étais sûre qu’il m’aurait dit « bien sûr, tu vas le retrouver… il est là, tout près de toi, et il t’attend ». En fait il m’aurait sûrement dit « que veux-tu que je fasse de tes histoires, New York est immense, tu ne le retrouveras pas », mais j’avais besoin de croire que j’avais un ami dans cette ville. Un ami, en plus de cet amoureux disparu et incertain qui m’attirait comme dans un gouffre.
XXIII
Avec tout l’argent que j’avais dépensé pour l’avion, il me restait 82 dollars. Autant dire que si je comptais manger au moins une semaine, j’avais intérêt à éviter l’hôtel. Après avoir abandonné mon écureuil, je marchais une bonne partie de la nuit. Je traînais dans Wall Street, je savais que tu devais travailler là, au milieu de toutes ces petites fourmis qui s’agitaient. Je n’avais pas écouté la radio depuis de longs mois, me contentant de mes disques du jazz le plus déprimant, mais j’avais feuilleté dans l’avion un article à propos de la crise. Est-ce donc pour ça qu’ils paniquaient tous ? Pauvres petites fourmis qui vivent depuis si longtemps au milieu de l’argent qu’ils n’imaginent pas la Terre tourner sans ! Etais-tu avec eux ? Ton cœur battait-il si vite pendant que le dollar s’envolait ? Comment pouvais-tu y prêter tant d’importance tandis qu’une petite fille mourrait de douleur que tu l’ais abandonnée ? Non, à cette heure-ci, le stagiaire que tu étais devait être couché depuis longtemps… Tu devais les regarder et te dire « quel monde ! », et te promettait de ne jamais trop t’y enfoncer, de rentrer en France bientôt, de te contenter de cette petite expérience… Stupeur : et si tu étais déjà rentré en France ? Non, tu m’aurais prévenu… tu aurais pris le premier train pour ton ancien chez toi, tu m’aurais sauté dans les bras, rassurée : « c’était une erreur, Ingrid, juste une erreur »… Et si tu n’avais pas voulu ? Si tu ne voulais plus de moi ? Si ton installation à New York n’avait été qu’un moyen de me fuir ? Ces perspectives me bouleversaient, je commençais à ne plus y voir très clair. Je cherchai un endroit pour dormir et finit par me réfugier dans une église, alors que je n’y avais jamais mis les pieds. Je murmurais une prière à un dieu quelconque, à base de « je le retrouverai, c’est sûr, c’est sûr, c’est sûr, s’il vous plaît… ». Longtemps. Puis je m’endormis.
XXIV
Je me réveillai avant le lever du soleil, vers six heures du matin, pleinement reposée. Je sortis, il n’y avait pas grand monde dans les rues : la ville qui ne dort jamais dormait, pour une fois. Je trouvais sans trop de mal une épicerie ouverte, achetai une drôle de brioche salée et la mangeai en marchant vers Wall Street. Imaginant que Manhattan était tout petit, j’étais persuadée d’arriver bien avant les petites fourmis et de te cueillir à ton arrivée. Je m’étais trompée : lorsque j’arrivais, le soleil était déjà largement levé. Je rentrais au hasard dans tous les immeubles. Je prenais les ascenseurs, c’était impressionnant. On voyait à présent les gens grouiller dans les rues, acheter les derniers cadeaux de Noël, ou n’importe quoi. De haut on aurait dit des fourmis, eux-aussi. Tout le peuple new-yorkais grouillant, se hâtant, mais vers où ? Une telle agitation, me semblait-il, ne pouvait avoir de sens. Qu’est-ce qui en valait la peine ? Avaient-ils tous quelqu’un à retrouver ? Si ce n’était pas le cas, courir ainsi ne pouvait être que vain. Pour la romantique transfigurée par le manque que j’étais, rien n’existait que l’amour. Le reste : rien qu’une illusion.
XXV
J’ai fait tous les immeubles comme ça. J’espérais tomber sur toi par hasard. Le premier jour, j’ai abandonné ; je suis allée visiter New York, j’avais une triste mine mais je faisais des sourires aux gens qui me regardaient ; j’ai mangé dans un restaurant chinois et dormi à nouveau dans l’église, car dehors il faisait trop froid. Je mettais tous mes pulls sur moi, je gardais mes gants et mon bonnet, je transpirais et gelais à la fois. Je finis enfin par m’endormir, et me réveillai cette fois à cinq heures ; je me hâtai et arrivai à Wall Street avec le soleil. Parmi tous les hommes en costume et les femmes en tailleur et baskets, aucune lumière particulière : tu n’étais pas là. Je passai à nouveau la journée à visiter tous les immeubles ; cette fois je demandais aux réceptionnistes si tu travaillais ici ; tu n’y étais pas. Je recommençai à tous les étages, le lendemain et le surlendemain. Personne ne te connaissait, ou alors on refusait de répondre à cette française mal attifée qui ressemblait de plus en plus à ce qu’elle était : une SDF. J’arrivai au jour de Noël avec un désespoir croissant.
