Lady.Dylan

Journal d'une dilettante.

Dimanche 3 février 2013 à 0:13

En ce moment je fais le Challenge 1000 mots*, qui consiste un peu sur le modèle du NaNoWriMo à écrire 1000 mots par jour. Du coup je continue mon roman (que je n'ai pas avancé depuis la fin du NaNo, j'ai même perdu 10 000 mots lors du crash de mon ordi faute de sauvegarde en ligne assez récente). Je réalise 1. que j'ai un gros problème de concentration 2. que l'avantage de défis comme ceux-là est qu'on ne s'inquiète pas de la qualité de son oeuvre.

*malgré tout le boulot que j'ai déjà et mes copines qui me disent que je suis folle

Si j'écris en dehors de ces cadres je me demande en permanence "est-ce que c'est bien ? est-ce que les gens vont aimer lire ça ? est-ce que ça va apporter quelque chose à la littérature ?". Comme la réponse est probablement non (on réussit rarement un premier roman... le problème c'est qu'il faut bien en passer par là pour écrire un deuxième roman et à fortiori un cinquantième) ça me décourage. Donc j'essaie de rester dans un état d'esprit "écrire pour écrire" mais j'ai quand même envie de le faire lire donc je vais vous poster quelques extraits. 

Celui-ci met en scène un personnage que j'aime beaucoup, probablement mon préféré, quoique je l'aie créé seulement pour un défi pendant le NaNo (je devais placer le nom "Grand Coquin" alors je me suis dit... "tiens, un nom de résistant").

Un minimum de contexte pour comprendre : c'est un monde futuriste, hyper-pollué, où chacun doit payer une taxe sur l'existence sous peine d'être déporté. Il y a des communautés de résistants qui ne peuvent pas / refusent de la payer. Frida, dont le point de vue est utilisé pour ce sous-chapitre, est journaliste ; elle est harcelée par la police car son fils est devenu résistant. Elle voudrait révéler les aspects sombres de la traque des résistants et pour cela elle va rencontrer Grand Coquin, qui travaille dans la police mais aide les résistants.


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Frida

Grand Coquin était un androgyne, aux cheveux bruns mi-longs et aux yeux verts en amande. Frida le rencontra dans un café à deux heures du centre-ville, pour être sûre qu'il ne croiserait pas ses collègues. L'informateur semblait très timide, guettant sans cesse l'expression de son interlocutrice, quêtant un sourire. Cela contrastait avec le courage qu'il avait dû lui falloir pour accepter cette rencontre. Sa voix était très douce mais, lorsqu'il commença à revenir sur les tortures que pratiquait la police, elle se chargea de colère ; ses yeux brillaient d'indignation – peut-être aussi de larmes retenues. Lorsqu'ils en virent à discuter du plan d'action, il avait une demi-douzaine d'idées à lui proposer ; mais aucune n'était légale, et si Gédéon et elle se mettaient à publier un reportage issu de ces sources, ils se retrouveraient croulant sous les amendes.

« Je dois me déclarer comme journaliste et demander l'autorisation d'enregistrer » résuma Frida « mais bien sûr si je fais ça je pourrai constater que tout se passe à merveille dans la police, n'est-ce pas ? »

Grand Coquin acquiesça avec un sourire triste.

« Est-ce que mon témoignage pourrait aider ?
- Il aiderait, mais il ne nous dispenserait pas d'apporter des preuves. Un témoignage seul ne serait pas assez percutant et vu la sensibilité du sujet, il faut frapper fort et en une seule fois. Ils ne nous laisseront pas plusieurs chances.» L'androgyne acquiesça à nouveau. En une demi-heure, il était devenu moins apeuré et ils se sentaient complices dans les difficultés. Frida planta son regard dans le sien.

« Pourquoi prenez-vous tous ces risques ? »

L'androgyne sembla réfléchir, regardant au loin comme s'il avait pu trouver la réponse au fond de la pièce.

« Je suis rentré dans la police très jeune, avec l'idée d'aider mon pays. Je voyais les clandestins comme des personnes dangereuses pour la société, égoïstes et violentes – il y avait des raids à l'époque, contre les camps de transition, des clandestins qui les attaquaient pour récupérer les leurs. Les médias nous montraient les images les plus choquantes. J'étais dans une logique très binaire, les gendarmes et les voleurs, et je voulais être du côté du bien. » Son regard s'enfuit dans le vague. « Et puis j'ai monté les échelons. J'ai arrêté des familles, j'ai... déporté des enfants. J'ai commencé à douter. Pourtant je n'ai pas voulu m'en aller m'en aller, je pensais pouvoir changer le système de l'intérieur. » Il absorba Frida dans ses yeux bordés de cils noirs « Peut-être que je le crois toujours.
- Il ne faut jamais arrêter de se battre » murmura son interlocutrice.

Ils se séparèrent peu après. Cette discussion avait ravivé le cœur de Frida, lui avait donné envie de se battre, mais ils n'avaient pas trouvé comment. Elle y pensait en rentrant à la rédaction. Qu'est-ce que Grand-Coquin serait prêt à faire pour cette enquête ? Beaucoup, bien qu'il n'aie pas beaucoup de pouvoir. Il était pourtant allé jusqu'à proposer de recommander un des deux jeunes reporters pour les faire rentrer dans la police. Elle avait écarté cette proposition généreuse : s'ils se faisaient passer pour des policiers et portaient des mouchards, les images ne seraient pas publiables. Mais si les enregistreurs étaient bien visibles ? Elle se rappelait bien avoir vu des caméras lorsqu'elle était interrogée. Ils devaient les éteindre lorsque la situation tournait au vinaigre. Mais s'ils arrivaient à s'infiltrer dans le commissariat et à rallumer les appareils qui auraient dû être pudiquement éteints ? Ce ne serait pas à proprement parler illégal, puisque c'était le comportement des policiers qui l'était. A peine arrivée à son quartier général, elle se connecta à l'extra-net et laissa un message à l'attention de son informateur : « Pourriez-vous faire embaucher l'un de nous comme agent de sécurité ? Merci pour cette précieuse après-midi. Avec mes meilleurs sentiments. Frida. »

Vendredi 30 octobre 2009 à 13:06

Et c'est déjà la fin...

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XXVI

New York à Noël est une dimension parallèle faite de lumières et de décorations étonnantes, de ravissement fabriqué. Des pères Noël grimpaient sur les immeubles, les vitrines regorgeaient de cadeaux rutilants. J’avais faim. J’avais espéré te retrouver tout de suite et mon maigre budget venait d’atteindre le zéro. J’aurai voulu demander le couvert au curé de l’église où je m’abritais, mais je craignais d’avouer que je la squattais. Je fis la manche dans Central Park et pus m’acheter un sandwich au bout d’une heure. Ce soir-là, avec la messe de Noël, l’église était remplie, je n’osai pas rentrer. Je cherchai une place où me réfugier dans Central Park, mais je n’étais pas la seule à ne pas savoir où dormir. Je finis par trouver et, morte de fatigue car le décalage horaire faisait toujours effet, je m’endormis presque immédiatement. Je fus réveillée je ne sais combien de temps plus tard par des cris. Près de moi, des gens se battaient. Non, c’était une agression. Une fille poussait des cris aigus, j’entendais un chien ; j’avais toujours eu peur des chiens. Je ne tentais même pas d’interposer mes quarante kilos et pris la fuite à toutes jambes.

XXVII

Je me retrouvais à errer dans Manhattan en pleine nuit. Par habitude, je pris le chemin de Wall Street. Personne, pas de petites fourmis. Plus de guirlandes électriques que de fenêtres allumées. C’était la fête pour tout le monde. Tous les gens qui avaient une famille. Une vie calme et non une dérive programmée. Les gens dont l’histoire, si elle avait été un livre, aurait été un joli roman et non un poème échevelé écrit sous l’effet de l’absinthe. Je tournais autour des gratte-ciels. Il neigeait. Grisée par la fatigue, je m’allongeai par terre. Je n’avais même plus froid : j’étais ailleurs. Je m’amusai à faire l’ange, je me recouvris de flocons fraîchement tombée, ravie que la neige fût si blanche et si pure pour moi toute seule. Je regardai les étoiles, mais on ne les voyait que peu à cause des illuminations ; alors je regardai les illuminations en me figurant que c’étaient des étoiles. J’avais l’impression que mon corps était une statue de glace : je ne sentais plus rien. Je me dis que ce n’était pas très naturel, mais que c’était très bien. Qu’aurais-je pu faire ? Continuer mon petit manège sans jamais te retrouver ? Rentrer en France à la date convenue et oublier tout cela ? C’étaient des perspectives trop laides, je ne l’aurais pas supporté. Mieux valait mourir là, dans la neige et la lumière. C’était beau. C’était l’essentiel. J’étais tout près de toi et j’avais une belle mort. Beaucoup ne pouvaient pas en dire autant. Après avoir longtemps regardé les flocons qui tombaient, les yeux fixement ouverts, je m’endormis par terre avec dans l’idée cette fin légendaire.

XXVIII

Je me réveillai et je n’étais pas morte. Etonnant. Je ne sentais plus aucun de mes membres et dus déployer une énergie considérable pour arriver à bouger les doigts. Je me levai doucement et me frottai vigoureusement le visage. Tiens, j’avais encore un nez. Il faisait toujours nuit, je n’aurai su dire l’heure qu’il était. J’avais envie d’un chocolat chaud ; à la place, je mangeai un peu de neige. Ça brûlait, mais ça ne réchauffait pas. Je marchais un peu pour me dégourdir les jambes, je manquais tomber. Une terrible tristesse m’envahit : je n’étais pas morte, et je ne savais toujours pas où aller. Moi qui n’avais jamais cru au destin je me pris à penser que c’était un de ses signes : je devais rentrer chez moi. Abdiquer. Tout en moi criait « jamais », mais je n’étais pas morte. Si j’avais dû être une légende, mon histoire n’aurait-elle pas pris fin cette nuit ?

XXIX

J’hésitais entre prendre le chemin de l’aéroport et celui d’un pont duquel je me serais jetée. J’avais de toute façon perdu tout sens de l’orientation, et ma sieste dans la neige était loin de m’avoir reposée. J’aperçu une silhouette qui sortait d’un building ; je me pelotonnais dans mon écharpe et m’approchai d’elle. Je sentais en moi un ogre avide d’humanité, qui avait un profond besoin de parler à quelqu’un ; je demandai à l’homme le chemin de l’aéroport, dans un très mauvais anglais.

« Oh, vous êtes française ? » me demanda-t-il en français

« Oui » répondis-je un peu honteuse d’être démasquée si vite « vous aussi ?

- Oui. »

En entendant cette voix je redressai la tête ; j’étais prête à croire que tu étais devant moi et à te sauter dans les bras. Mais en regardant le visage de l’homme, ses yeux pétillants malgré la fatigue n’étaient pas les tiens. Je lui fis un pauvre sourire tandis que la déception me terrassait et qu’il m’indiquait le plus gentiment du monde comment aller à l’aéroport. Je le remerciai et m’éloignais dans la neige en pleurant doucement.

XXX

Après avoir longtemps marché, pris le bus sans ticket et regardé une dernière fois le paysage, je suis rentrée dans l’aéroport pour ne plus en sortir. Mon avion partait le 27, je ne sais pas pourquoi j’avais choisi ce jour-là alors que je ne comptais pas le prendre, sans doute parce que ce chiffre m’avait toujours paru un peu mystique. Je demandais de l’argent à un peu tout le monde avec un air de chien battu des plus convaincants ; de toute façon, mon corps s’était accoutumé au manque et je n’avais plus très faim. La résignation m’apparaissant comme un ersatz de mort, je me considérais comme à moitié vivante. Chaque voix masculine, chaque mot de français que j’entendais était un espoir immédiatement déçu, forcément douloureux ; quand je pris enfin mon avion, je m’éloignai de New York avec la gorge si serrée que je croyais mourir.

XXXI

Je me traîne. Je rentre chez moi. Un pied devant l’autre, à tout petits pas. Avec tout le désintérêt du monde. Après cette petite aventure new-yorkaise, je me vois mal reprendre une vie normale. Je marche le plus lentement possible pour retarder le moment où je devrai retrouver la réalité. Je finis quand même par arriver, je n’habite pas si loin de l’aéroport ; le code n’a pas changé même si j’ai l’impression d’être partie il y a environ un millénaire. Je monte les escaliers avec ma grosse valise ; dernier étage enfin, mon petit palier sous les toits. J’ouvre, rien n’a changé. Une petite odeur de renfermé, peut-être. Une normalité presque irréelle, le calme revenu après la tempête me bouleverse. Du courrier glissé sous la porte, sûrement seulement des factures. Mais il y en a une qui ne ressemble pas à une lettre administrative ; je la prends et je l’ouvre. Je réprime l’espoir qui gonfle dans mon cœur et qui sera toujours déçu. Je l’ouvre.

« Ingrid, mon ange.

Je n’en peux plus d’être sans toi. Il y a trop de tours ici. Trop de chiffres. Trop de grandes personnes. Je m’en vais, et je te reviens. Si tu veux encore de moi. Je l’espère et je t’attends. Tu n’as jamais quitté mon cœur. »

Et puis il y avait son adresse. J’ai posé la lettre. Dans mon paysage intérieur désolé, désespéré, où me semblait-il l’herbe ne repousserait jamais, la joie a éclaté. Ça faisait longtemps…

Mercredi 14 octobre 2009 à 17:45

Rien à faire, quelqu'un manque et de rien, le jour est chargé.
[Yann Tiersen]


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XXI

Formalité d’usage : non, je ne compte toujours pas tuer le président. Pendant que je faisais la queue pour qu’on me prenne mes empreintes, je sautillais intérieurement ; les fourmis qui m’agitaient le cœur tressaillaient d’impatience. Une fois sortie de l’aéroport, j’eus bien du mal à remonter dans le bus qui m’amenait vers la ville. Je regardais passer le paysage dans une espèce de transe passionnée, à la fois absente et terriblement présente. Ici, mais dans un autre monde : dans le New York fantasmatique d’une dimension personnelle. Je fredonnais des chansons anglaises en yaourt et je suffoquais presque, je ne sais si c’était d’impatience, d’angoisse ou d’euphorie. Les trois étaient mêlés en une espèce d’excitation : je n’avais pas été si vivante depuis bien longtemps.
 

XXII

L’euphorie est tombée comme un vent qui se lève ; l’angoisse a tournoyé doucement autour de moi en se resserrant et je commençais à grelotter dans mon manteau épais. Je m’achetai un sandwich que je mangeai en me promenant dans Central Park, et donnai mes miettes à des écureuils gris et déplumés qui venaient me manger dans la main. J’essayai d’en caresser un, mais il s’enfuit. Je parlai doucement à celui qui était le plus près de moi, je lui expliquai que j’étais venu retrouver la personne la plus importante du monde. J’étais convaincue qu’il m’écoutait : j’avais tellement besoin de me rassurer. S’il avait pu parler, j’étais sûre qu’il m’aurait dit « bien sûr, tu vas le retrouver… il est là, tout près de toi, et il t’attend ». En fait il m’aurait sûrement dit « que veux-tu que je fasse de tes histoires, New York est immense, tu ne le retrouveras pas », mais j’avais besoin de croire que j’avais un ami dans cette ville. Un ami, en plus de cet amoureux disparu et incertain qui m’attirait comme dans un gouffre.


XXIII

Avec tout l’argent que j’avais dépensé pour l’avion, il me restait 82 dollars. Autant dire que si je comptais manger au moins une semaine, j’avais intérêt à éviter l’hôtel. Après avoir abandonné mon écureuil, je marchais une bonne partie de la nuit. Je traînais dans Wall Street, je savais que tu devais travailler là, au milieu de toutes ces petites fourmis qui s’agitaient. Je n’avais pas écouté la radio depuis de longs mois, me contentant de mes disques du jazz le plus déprimant, mais j’avais feuilleté dans l’avion un article à propos de la crise. Est-ce donc pour ça qu’ils paniquaient tous ? Pauvres petites fourmis qui vivent depuis si longtemps au milieu de l’argent qu’ils n’imaginent pas la Terre tourner sans ! Etais-tu avec eux ? Ton cœur battait-il si vite pendant que le dollar s’envolait ? Comment pouvais-tu y prêter tant d’importance tandis qu’une petite fille mourrait de douleur que tu l’ais abandonnée ? Non, à cette heure-ci, le stagiaire que tu étais devait être couché depuis longtemps… Tu devais les regarder et te dire « quel monde ! », et te promettait de ne jamais trop t’y enfoncer, de rentrer en France bientôt, de te contenter de cette petite expérience… Stupeur : et si tu étais déjà rentré en France ? Non, tu m’aurais prévenu… tu aurais pris le premier train pour ton ancien chez toi, tu m’aurais sauté dans les bras, rassurée : « c’était une erreur, Ingrid, juste une erreur »… Et si tu n’avais pas voulu ? Si tu ne voulais plus de moi ? Si ton installation à New York n’avait été qu’un moyen de me fuir ? Ces perspectives me bouleversaient, je commençais à ne plus y voir très clair. Je cherchai un endroit pour dormir et finit par me réfugier dans une église, alors que je n’y avais jamais mis les pieds. Je murmurais une prière à un dieu quelconque, à base de « je le retrouverai, c’est sûr, c’est sûr, c’est sûr, s’il vous plaît… ». Longtemps. Puis je m’endormis.


XXIV

Je me réveillai avant le lever du soleil, vers six heures du matin, pleinement reposée. Je sortis, il n’y avait pas grand monde dans les rues : la ville qui ne dort jamais dormait, pour une fois. Je trouvais sans trop de mal une épicerie ouverte, achetai une drôle de brioche salée et la mangeai en marchant vers Wall Street. Imaginant que Manhattan était tout petit, j’étais persuadée d’arriver bien avant les petites fourmis et de te cueillir à ton arrivée. Je m’étais trompée : lorsque j’arrivais, le soleil était déjà largement levé. Je rentrais au hasard dans tous les immeubles. Je prenais les ascenseurs, c’était impressionnant. On voyait à présent les gens grouiller dans les rues, acheter les derniers cadeaux de Noël, ou n’importe quoi. De haut on aurait dit des fourmis, eux-aussi. Tout le peuple new-yorkais grouillant, se hâtant, mais vers où ? Une telle agitation, me semblait-il, ne pouvait avoir de sens. Qu’est-ce qui en valait la peine ? Avaient-ils tous quelqu’un à retrouver ? Si ce n’était pas le cas, courir ainsi ne pouvait être que vain. Pour la romantique transfigurée par le manque que j’étais, rien n’existait que l’amour. Le reste : rien qu’une illusion.
 

XXV

J’ai fait tous les immeubles comme ça. J’espérais tomber sur toi par hasard. Le premier jour, j’ai abandonné ; je suis allée visiter New York, j’avais une triste mine mais je faisais des sourires aux gens qui me regardaient ; j’ai mangé dans un restaurant chinois et dormi à nouveau dans l’église, car dehors il faisait trop froid. Je mettais tous mes pulls sur moi, je gardais mes gants et mon bonnet, je transpirais et gelais à la fois. Je finis enfin par m’endormir, et me réveillai cette fois à cinq heures ; je me hâtai et arrivai à Wall Street avec le soleil. Parmi tous les hommes en costume et les femmes en tailleur et baskets, aucune lumière particulière : tu n’étais pas là. Je passai à nouveau la journée à visiter tous les immeubles ; cette fois je demandais aux réceptionnistes si tu travaillais ici ; tu n’y étais pas. Je recommençai à tous les étages, le lendemain et le surlendemain. Personne ne te connaissait, ou alors on refusait de répondre à cette française mal attifée qui ressemblait de plus en plus à ce qu’elle était : une SDF. J’arrivai au jour de Noël avec un désespoir croissant.


Mercredi 23 septembre 2009 à 13:16

J'avais presque oublié que je publiais cette histoire sur mon blog... Avec du retard, donc, la suite ! (Je rappelle à tous les lecteurs que c'est de la fiction.)


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XVIII

Je n’ai jamais eu peur en avion. Enfant, c’était toujours pour moi le signe de quelque voyage extraordinaire et j’adorais m’envoler au dessus des nuages, j’en hurlais d’émerveillement. Mais ce jour-là, le contrôle Vigipirate était à son comble, la menace terroriste omniprésente, et on me retint longtemps à l’aéroport pour me faire remplir des papiers et me demander si je comptais tuer le président (mon instinct me prévint que « pourquoi pas » risquait de compromettre mon avancée vers toi). Après-tout, j’allais dans la ville du World Trade Center… Je dus prendre un billet retour alors que je ne comptais pas revenir, juste pour faire semblant ; remplir des papiers de plusieurs couleurs différentes ; jurer que je ne venais pas commettre un attentat. Partagée entre anxiété et excitation, je ne tenais pas en place sur mon siège. Enfin montée, un peu inquiète, recroquevillée dans mon fauteuil en classe la plus économique possible, je tentais de me tranquilliser en pensant à autre chose, à la joie de te retrouver bientôt. Mais je réalisai que je ne savais pas où tu logeais, que je n’avais aucun indice et même pas un numéro, et cela ne me rassura pas du tout. Toutefois, ma détermination n’en fut pas entamée : tout mon corps était tendu vers toi, la condition à ma vie. Je te retrouverai bien : nécessité ferait loi.

XIX

Le vol durait huit heures, rien que ça. J’étais coincée entre le hublot et une fille magnifique, c’était bien. Dehors, il y avait des nuages partout, et de l’autre côté on aurait dit la Vénus de Botticelli. Le stress avait ponctuellement recréé la boule de ma gorge et je ne pus rien avaler du repas insipide qu’on me servit à sept heures. Peu après, les lumières s’éteignirent et l’avion se mit à frémir des ronflements des passagers. Je n’arrivais pas à dormir, trop excitée. Je regardais Vénus qui dormait à côté de moi en faisant la moue aux anges, comme un message d’apaisement. Je repassais dans ma tête le film de nos retrouvailles, sourire décontracté dans le hall de ton immeuble, « je suis de retour » d’un ton un peu blasé, tu n’en crois pas tes yeux et me saute dans les bras… Une seule inconnue : où te trouver. Je n’étais jamais allée à New York, et savoir que tu y partais ne m’avait pas encouragée à me renseigner, au contraire… La question de l’après ne se posait pas non plus. Ce serait le bonheur, c’est tout. Même si c’était très possible je ne voulais même pas imaginer que tu aies rencontré quelqu’un, que je te gène, que tu ne veuille plus que moi. Ma seule ressource, c’était de croire que tu m’aimais autant que je t’aimais, de cet amour adamantin qui était celui des personnages de romans. C’était hautement improbable, mais je devais m’y raccrocher.

XX

Vénus s’est réveillée deux heures avant l’atterrissage. Moi j’étais en train de m’imaginer dans un vaisseau spatial. L’altitude m’avait un peu déglinguée. J’avais déjà visionné mon film intérieur quatre-vingt-quatre fois, avec toutes les nuances possibles, joué sans bouger de mon siège successivement au pilote, à l’hôtesse, voire au pilote automatique, lu toutes les brochures mises à notre disposition et appris par cœur comment mettre mon gilet de sauvetage (on ne sait jamais) ; j’aurais bien engagé la conversation, mais la demoiselle écoutait de la musique et lisait du Boris Vian : l’interrompre eût été sacrilège. Je me demandais ce qu’elle allait faire à New York. De quelle histoire plus ou moins romanesque elle était l’actrice et la dépositaire, et ce qui se voyait sur mon propre visage. Avec mon fin duvet blond de poussin sur la tête et mes traits un peu creusés, les gens devinaient-ils l’envergure du voyage que j’entreprenais, son importance ? Quand nous arrivâmes sur New York, je fus frappée par le bleu de l’océan. J’arrivais au pays Immense à l’heure du coucher du soleil. Le ciel orangé qui se dessinait entre les gratte-ciels me coupa la respiration et quand je la retrouvai je soufflai « tu es là… »

Mercredi 19 août 2009 à 2:38

Le sage doit rechercher le point de départ de tout désordre. Où ? Tout commence par un manque d'amour.
[Mo-Tzu]


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XIV

Retour à la vie normale, j’y crois pas. Le ciel est gris, plus de lumière, tout est laid dans ma ville. Je n’ai pas le courage de pousser à nouveau les portes de ma classe, je n’ai pas la moindre envie de retrouver cette vie, c’était avant. Dans la case avenir, un grand vide : ça va, j’ai l’habitude. Plus envie d’alcool non plus, mon démon fait une trêve, j’ai vomi ma bile trop souvent. Je suis en face d’une page qui s’appelle mon existence : quand tu es parti, je l’ai gribouillée, j’ai fait des taches, j’aurais voulu la déchirer mais je n’ai pas réussi. L’hôpital a gommé tout ça : elle est blanche à présent, et je me sens comme un écrivain que l’inspiration ne vient pas visiter. J’ai réussi l’impossible : j’ai cessé de vouloir ; et je sais enfin ce que ça fait : je suis légère, transparente, calme ; je ne suis pas. Comme gommée, moi aussi.

XV

Reconstruire une vie. Je ne peux même pas ramasser les morceaux, je ne les vois pas. Quelqu’un a dû les jeter. Je suis devant un puzzle sans pièces. Il faut les reconstruire une à une, mais je n’ai même pas la première pour savoir comment les emboîter. Peut-être que cela s’appelle la liberté. Mais tu te rappelle quand on avait sauté du pont tous les deux ? J’ai toujours eu peur du vide. On a toujours revendiqué la liberté, on parlait de ne pas s’étouffer, tout ça. Sans savoir qu’être vraiment libres, c’était ce désert à perte de vue. La partie raisonnable de mon cerveau essayait de reprendre une existence normale, avec le concours d’Alice qui après s’être dévorée d’inquiétude pendant mon séjour à l’hôpital avait repris son occupation de nounou pour désespérée. Elle m’encourageait à m’inscrire en fac, à trouver un boulot pour payer mon loyer, à sortir – en faisant scrupuleusement attention à ne pas m’emmener dans des endroits où je pourrais boire de l’alcool. Mais la partie déraisonnable, sans doute mon hémisphère droit, t’aimait encore à en mourir, et détruisait patiemment tous mes efforts grâce à ce constat qui me brûlait : « il ne sera plus jamais là ». Je jure que si j’avais pu désapprendre ma langue maternelle, j’aurais oublié le sens du mot « jamais ».

XVI

Je te le jure : j’ai essayé. J’ai trouvé un petit job dans un supermarché, c’était nul et mal payé mais je pouvais dire que je faisais quelque chose. J’ai essayé d’être aimable, de sourire tout le temps, de ne pas avoir les yeux rouges ; mais je finissais toujours par m’énerver contre une vieille dame, par faire la gueule ou par me mettre à pleurer : autant dire que je ne fis pas long feu. Ce fut mon seul accès de bonne volonté, et je restais plutôt cloîtrée chez moi, dans mon lit, enroulée dans la couette. L’hiver était venu d’un coup et j’avais froid. Plus de visites d’Alice, en plein bouclage de trimestre. Elle avait dû finir par se lasser de ma maladie et trouver plus intéressant ailleurs : je la comprenais. Ma meilleure amie était désormais la bouillotte que j’avais fabriquée avec un vieux sac isotherme, car jusqu’ici je n’avais jamais eu besoin de bouillotte : je t’avais. Je ne me levais que pour la remplir, et pour me préparer des soupes fumantes et des chocolats chauds. Il n’y avait que les liquides brûlants qui me réchauffaient un peu - car j’étais gelée du dedans, mais le réconfort qu’ils m’apportaient était bref : ils ne passaient pas assez près du cœur. Avec un tel morceau de viande surgelée dans l’intérieur, ce n’était pas étonnant que je souffre du froid.

XVII

Le premier jour de l’hiver, ma ville était recouverte d’une neige grise et laide. De mon lit, je regardais par la fenêtre en écoutant des chansons tristes. Je me suis sentie étouffer, physiquement, et un élan est né en moi : je ne pouvais plus rester là à mourir de jour en jour, je ne pourrai pas vivre sans toi. Je partais. Cette résolution a appelé dans mon cœur un espoir, comme un hymne. Fébrilement, j’ai jeté deux jeans et trois chemises dans mon sac de voyage, j’ai enfilé un deuxième pull, un feutre et mis un grand manteau, et je suis partie vers l’aéroport. La grisaille, comme je la quittais, ne me paraissait plus aussi laide. J’avais la conscience aigüe de faire la plus grosse bêtise de mon existence, et pas la moindre envie de faire marche arrière. J’ai laissé ma vie en bordel dans mon petit studio, j’ai laissé tout le monde sans prévenir, la neige me fouettait le visage et je ruminais cette pensée, inquiétante et magnifique, comme une promesse d’avenir : « après toi, le déluge ».

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