Outre le fait que c'est assez énervant parce que ça casse mon argumentation ("les stéréotypes de genre sont quand même fondés, regarde, tu y corresponds"), j'ai réalisé que je n'aimais pas me considérer comme féminine. Il y a plusieurs raisons à cela.
La première est une raison assez globale, c'est que dans notre société les traits masculins sont souvent plus valorisants que les féminins, en tous cas dans mon milieu. Une petite fille qui joue au mécano sera bien mieux considérée qu'un petit garçon qui joue à la poupée. Parfois le garçon manqué jouira même d'une certaine prestance, celle d'échapper à la "neuneu-itude" des filles.
Quand j'étais ado, j'ai été une de ces "filles qui n'aiment pas les filles", les trouvant plutôt futiles et ennuyeuses et préférant me définir comme un garçon, ne réalisant pas que je perpétuais moi-même des stéréotypes de genre. Faut dire, apprendre à coder, c'était plus classe que de s'intéresser aux vêtements (toujours dans mon milieu, et en l'occurrence dans la "culture geek" que je fréquente, mais qui est aujourd'hui loin d'être minoritaire).
J'ai aujourd'hui encore de vieux réflexes, même si je n'ai plus de problèmes avec les filles, de considérer par exemple que mettre l'accent sur mes centres d'intérêt "masculins" sera plus valorisant que de parler de mes centres d'intérêts "féminins". J'essaie de lutter contre, puisque c'est sexiste.

L'autre problème est plus personnel, même si bien sûr il y est lié (j'imagine que certains aspects "masculins" sont très liés à la force, et je mets en avant ma force pour pallier aux faiblesses dont je vais parler). Si je n'aime pas mes côtés féminins, et même si je ne me reconnais pas dedans, c'est parce qu'ils viennent de mes failles ou en constituent eux-mêmes.
Je suis douce, parait-il. Je suis toujours très étonnée qu'on me dise ça, parce que je ne me perçois pas comme douce ; à l'intérieur de moi je suis une espèce de gros punk qui fout le bordel tout le temps – d'ailleurs, même dans la réalité j'ai une faculté extraordinaire à tout gâcher. Mais c'est vrai que je suis assez douce dans mes relations avec les autres – tout simplement parce que je suis une putain de timide qui n'ose pas s'imposer.
Ma douceur vient de mes complexes, de ma dépression (avant – mais c'était il y a très longtemps – j'étais beaucoup plus vivante et beaucoup moins douce), de mes angoisses, du besoin maladif de me faire aimer qui m'empêche d'être abrupte parce que j'ai peur 1. de ne pas arriver à réagir à la réponse violente qui pourrait s'ensuivre (complexe sur mes capacités intellectuelles), 2. qu'on me déteste.
Physiquement je suis très féminine aussi : outre le fait que j'ai un corps très féminin (même avec des vêtements informes, difficile de s'y tromper), je mets très souvent des robes et des talons. Même si j'aime et assume davantage cet aspect de ma personne (le style, pas le corps), il vient d'une de mes faiblesses : si j'ai commencé à porter des talons, c'est parce que je considérais que mon énorme silhouette éléphantesque devait être affinée par ces artifices.
D'ailleurs, aujourd'hui, je recommence à porter un peu des pantalons et des chaussures plates, même si ça ne cache pas mes grosses cuisses. Parce que j'ai décidé que je n'avais pas à correspondre à un idéal de beauté, surtout lorsque cela compromet ma mobilité et mes capacités de mouvement, et que j'avais le droit de m'aimer même en "n'améliorant" pas ma silhouette. Et si je n'ai pas ce droit, je le prends.
Bien sûr je continuerai à porter des robes et parfois des talons pour le plaisir, mais je ne veux pas que ce soit "pour le plaisir de me sentir belle", parce que je veux me sentir belle sans ces conditions-là. Et pour la douceur, je vais voir ce que je peux faire.


