Une fois n'est pas coutume (d'aucuns diront que c'est parce que je n'ai rien d'autre à écrire), j'avais envie de vous poster une
dissertation que j'ai faite, sur un sujet plus ou moins libre - on devait s'inspirer d'un article, je suis partie de
celui-ci et je me suis intéressée au sexisme de notre langue. Voici le résultat (je la rends demain, elle va se faire détruire par le prof mais moi je l'aime bien) :
En avril dernier, un collectif lançait la pétition « Que les hommes et les femmes soient belles », qui demandait le retour à la règle de proximité pour l'accord du genre ; selon cette règle, un adjectif serait accordé en genre au nom le plus proche (à l'exemple du titre de la pétition). Une proposition qui a provoqué nombre de réactions négatives, dont une affirmation naïve : « changer le langage ne changera pas les mentalités ». Un argument qui ne date pas d'hier, et qui se retrouve dans tous les combats féministes autour du langage (féminisation des noms de métiers, suppression du « mademoiselle » dans les formulaires administratifs...). Pourtant, tentons de voir comment le langage influence notre perception des genres. Nous nous intéresserons d'abord aux genres et aux mots, avec le masculin en tant que neutre, et le féminin dévalorisant, puis au pouvoir de ce langage, intériorisé et donc formateur de la pensée.
Le masculin est réputé pour être le genre « non marqué », le neutre ; c'est l'argument de l'Académie Française lorsqu'elle refuse la féminisation des noms de métiers, et c'est aussi celui de ceux qui s'opposent à la règle de proximité. Or, on voit ici un des fondements du sexisme gravé dans le langage ; dans Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir explique que le masculin est toujours « premier », « un », tandis que le féminin est le « deuxième », « l'autre ». L'école apprend aux enfants à « former le féminin » des noms, comme s'il était toujours dérivé du masculin – un prolongement linguistique du mythe monothéiste de la création. Le problème, c'est que le masculin n'est pas si générique, malgré son utilisation en tant que tel. Ainsi McKay a réalisé en 1979 une expérience en langue anglaise, qui montre que l'utilisation du « he » est perçue comme plus excluante pour les femmes qu'une formulation neutre (« a botanist »). Le masculin en tant que neutre est donc non seulement sexiste, mais aussi inefficace.
Le féminin est donc moins utilisé que le masculin, et est souvent perçu comme dévalorisant. Cela explique en partie le problème de la féminisation des noms de métiers : les professions banales, qui ne représentent pas de pouvoir particulier, obtiennent facilement leur nom féminin ; c'est plus difficile pour les fonctions importantes, car les concernée ont l'impression de perdre en respectabilité en étant appelée d'un nom féminin. On trouve donc beaucoup de femmes qui préfèrent être appelées « Madame le ministre » que « Madame la ministre », « Madame le Préfet » que « Madame la Préfète »... Souvent, le féminin d'un nom ne signifie pas exactement la même chose ; pour les fonctions importantes il a souvent désigné l'épouse, et pour des noms plus communs il a parfois une signification obscène (un entraîneur / une entraîneuse). Enfin, appeler un homme par un nom féminin est une moquerie, parfois à but humiliant, alors qu'on ne retrouve pas ce phénomène inversé chez les femmes.
Nous voyons donc que, dès qu'on l'analyse un peu, le langage est sexiste ; nous allons voir qu'à cause de lui, nous devenons sexistes sans nous en rendre compte.
La puissance du langage vient en bonne partie de ce que nous l'ignorons (en témoignent les réactions dédaigneuses envers les initiatives visant à rendre le langage plus égalitaire). Nous avons appris à parler si jeune que cela nous semble presque inné ; nous nous interrogeons donc peu sur le véritable sens des mots, nous y sommes habitués. Le langage a un pouvoir sur nous car nous l'avons intériorisé et que nous ne le remettons pas en question. Le fait que le masculin soit le neutre ne choque pas tant qu'il n'est pas remarqué par Simone de Beauvoir ; les femmes qui réclament d'être appelées par des titres masculins considèrent comme normal qu'ils leur confèrent plus d'autorité. C'est une forme de violence symbolique (selon le concept de Bourdieu), puisque c'est une soumission qui n'est pas perçue comme telle : les femmes acceptent un langage qui les discrimine (on parle parfois des femmes comme une minorité visible, étrange minorité !) mais qui apparaît normal et légitime.
Il est impossible d'échapper totalement au conditionnement du langage (bien que le fait d'en prendre conscience soit une aide) car le vocabulaire qui est à notre disposition nous permet d'envisager certains concepts (et pas certains autres). On remarque par exemple que le mot « individualité » n'a pas d'équivalent en chinois ; il est donc très difficile à comprendre pour quelqu'un dont c'est la langue maternelle. Hegel écrivait « c'est dans les mots que nous pensons », c'est-à-dire que nous ne pouvons avoir une pensée claire que si nous avons le vocabulaire approprié. On remarque aussi que les mots produisent des représentations : ainsi, le fait qu'on parle souvent du métier « d'infirmière » suggère que c'est un métier de femme, tandis que la rareté du mot « chirurgienne » (même pour désigner une femme chirurgien) donne l'idée d'un milieu composé uniquement d'hommes (on se souviendra d'une devinette utilisant le mot « chirurgien », et où l'auditeur a beaucoup de difficulté à comprendre qu'il s'agit d'une femme).
On voit donc que le langage (du moins dans les langues occidentales) est sexiste, car il tient le masculin pour neutre et le féminin pour différent et souvent inférieur ; et que ce langage nous influence et nous construit une vision du monde sexiste, car nous l'intériorisons et que nous ne pouvons penser sans lui. Pour remédier à cela, certains féministes (et même les administrations d'autres pays francophones, comme au Québec) s'essaient à de nouvelles techniques de rédaction : doubler les noms (étudiants et étudiantes), utiliser des parenthèses ou des barres de fractions ou encore des mots épicènes, c'est-à-dire identiques au féminin et au masculin. Des initiatives assez suivies dans certains pays, mais dont l'effet ne pourra être visible avant plusieurs années.