Le sage doit rechercher le point de départ de tout désordre. Où ? Tout commence par un manque d'amour.
[Mo-Tzu]
XIV
Retour à la vie normale, j’y crois pas. Le ciel est gris, plus de lumière, tout est laid dans ma ville. Je n’ai pas le courage de pousser à nouveau les portes de ma classe, je n’ai pas la moindre envie de retrouver cette vie, c’était avant. Dans la case avenir, un grand vide : ça va, j’ai l’habitude. Plus envie d’alcool non plus, mon démon fait une trêve, j’ai vomi ma bile trop souvent. Je suis en face d’une page qui s’appelle mon existence : quand tu es parti, je l’ai gribouillée, j’ai fait des taches, j’aurais voulu la déchirer mais je n’ai pas réussi. L’hôpital a gommé tout ça : elle est blanche à présent, et je me sens comme un écrivain que l’inspiration ne vient pas visiter. J’ai réussi l’impossible : j’ai cessé de vouloir ; et je sais enfin ce que ça fait : je suis légère, transparente, calme ; je ne suis pas. Comme gommée, moi aussi.
XV
Reconstruire une vie. Je ne peux même pas ramasser les morceaux, je ne les vois pas. Quelqu’un a dû les jeter. Je suis devant un puzzle sans pièces. Il faut les reconstruire une à une, mais je n’ai même pas la première pour savoir comment les emboîter. Peut-être que cela s’appelle la liberté. Mais tu te rappelle quand on avait sauté du pont tous les deux ? J’ai toujours eu peur du vide. On a toujours revendiqué la liberté, on parlait de ne pas s’étouffer, tout ça. Sans savoir qu’être vraiment libres, c’était ce désert à perte de vue. La partie raisonnable de mon cerveau essayait de reprendre une existence normale, avec le concours d’Alice qui après s’être dévorée d’inquiétude pendant mon séjour à l’hôpital avait repris son occupation de nounou pour désespérée. Elle m’encourageait à m’inscrire en fac, à trouver un boulot pour payer mon loyer, à sortir – en faisant scrupuleusement attention à ne pas m’emmener dans des endroits où je pourrais boire de l’alcool. Mais la partie déraisonnable, sans doute mon hémisphère droit, t’aimait encore à en mourir, et détruisait patiemment tous mes efforts grâce à ce constat qui me brûlait : « il ne sera plus jamais là ». Je jure que si j’avais pu désapprendre ma langue maternelle, j’aurais oublié le sens du mot « jamais ».
XVI
Je te le jure : j’ai essayé. J’ai trouvé un petit job dans un supermarché, c’était nul et mal payé mais je pouvais dire que je faisais quelque chose. J’ai essayé d’être aimable, de sourire tout le temps, de ne pas avoir les yeux rouges ; mais je finissais toujours par m’énerver contre une vieille dame, par faire la gueule ou par me mettre à pleurer : autant dire que je ne fis pas long feu. Ce fut mon seul accès de bonne volonté, et je restais plutôt cloîtrée chez moi, dans mon lit, enroulée dans la couette. L’hiver était venu d’un coup et j’avais froid. Plus de visites d’Alice, en plein bouclage de trimestre. Elle avait dû finir par se lasser de ma maladie et trouver plus intéressant ailleurs : je la comprenais. Ma meilleure amie était désormais la bouillotte que j’avais fabriquée avec un vieux sac isotherme, car jusqu’ici je n’avais jamais eu besoin de bouillotte : je t’avais. Je ne me levais que pour la remplir, et pour me préparer des soupes fumantes et des chocolats chauds. Il n’y avait que les liquides brûlants qui me réchauffaient un peu - car j’étais gelée du dedans, mais le réconfort qu’ils m’apportaient était bref : ils ne passaient pas assez près du cœur. Avec un tel morceau de viande surgelée dans l’intérieur, ce n’était pas étonnant que je souffre du froid.
XVII
Le premier jour de l’hiver, ma ville était recouverte d’une neige grise et laide. De mon lit, je regardais par la fenêtre en écoutant des chansons tristes. Je me suis sentie étouffer, physiquement, et un élan est né en moi : je ne pouvais plus rester là à mourir de jour en jour, je ne pourrai pas vivre sans toi. Je partais. Cette résolution a appelé dans mon cœur un espoir, comme un hymne. Fébrilement, j’ai jeté deux jeans et trois chemises dans mon sac de voyage, j’ai enfilé un deuxième pull, un feutre et mis un grand manteau, et je suis partie vers l’aéroport. La grisaille, comme je la quittais, ne me paraissait plus aussi laide. J’avais la conscience aigüe de faire la plus grosse bêtise de mon existence, et pas la moindre envie de faire marche arrière. J’ai laissé ma vie en bordel dans mon petit studio, j’ai laissé tout le monde sans prévenir, la neige me fouettait le visage et je ruminais cette pensée, inquiétante et magnifique, comme une promesse d’avenir : « après toi, le déluge ».