
XXVI
New York à Noël est une dimension parallèle faite de lumières et de décorations étonnantes, de ravissement fabriqué. Des pères Noël grimpaient sur les immeubles, les vitrines regorgeaient de cadeaux rutilants. J’avais faim. J’avais espéré te retrouver tout de suite et mon maigre budget venait d’atteindre le zéro. J’aurai voulu demander le couvert au curé de l’église où je m’abritais, mais je craignais d’avouer que je la squattais. Je fis la manche dans Central Park et pus m’acheter un sandwich au bout d’une heure. Ce soir-là, avec la messe de Noël, l’église était remplie, je n’osai pas rentrer. Je cherchai une place où me réfugier dans Central Park, mais je n’étais pas la seule à ne pas savoir où dormir. Je finis par trouver et, morte de fatigue car le décalage horaire faisait toujours effet, je m’endormis presque immédiatement. Je fus réveillée je ne sais combien de temps plus tard par des cris. Près de moi, des gens se battaient. Non, c’était une agression. Une fille poussait des cris aigus, j’entendais un chien ; j’avais toujours eu peur des chiens. Je ne tentais même pas d’interposer mes quarante kilos et pris la fuite à toutes jambes.
XXVII
Je me retrouvais à errer dans Manhattan en pleine nuit. Par habitude, je pris le chemin de Wall Street. Personne, pas de petites fourmis. Plus de guirlandes électriques que de fenêtres allumées. C’était la fête pour tout le monde. Tous les gens qui avaient une famille. Une vie calme et non une dérive programmée. Les gens dont l’histoire, si elle avait été un livre, aurait été un joli roman et non un poème échevelé écrit sous l’effet de l’absinthe. Je tournais autour des gratte-ciels. Il neigeait. Grisée par la fatigue, je m’allongeai par terre. Je n’avais même plus froid : j’étais ailleurs. Je m’amusai à faire l’ange, je me recouvris de flocons fraîchement tombée, ravie que la neige fût si blanche et si pure pour moi toute seule. Je regardai les étoiles, mais on ne les voyait que peu à cause des illuminations ; alors je regardai les illuminations en me figurant que c’étaient des étoiles. J’avais l’impression que mon corps était une statue de glace : je ne sentais plus rien. Je me dis que ce n’était pas très naturel, mais que c’était très bien. Qu’aurais-je pu faire ? Continuer mon petit manège sans jamais te retrouver ? Rentrer en France à la date convenue et oublier tout cela ? C’étaient des perspectives trop laides, je ne l’aurais pas supporté. Mieux valait mourir là, dans la neige et la lumière. C’était beau. C’était l’essentiel. J’étais tout près de toi et j’avais une belle mort. Beaucoup ne pouvaient pas en dire autant. Après avoir longtemps regardé les flocons qui tombaient, les yeux fixement ouverts, je m’endormis par terre avec dans l’idée cette fin légendaire.
Je me réveillai et je n’étais pas morte. Etonnant. Je ne sentais plus aucun de mes membres et dus déployer une énergie considérable pour arriver à bouger les doigts. Je me levai doucement et me frottai vigoureusement le visage. Tiens, j’avais encore un nez. Il faisait toujours nuit, je n’aurai su dire l’heure qu’il était. J’avais envie d’un chocolat chaud ; à la place, je mangeai un peu de neige. Ça brûlait, mais ça ne réchauffait pas. Je marchais un peu pour me dégourdir les jambes, je manquais tomber. Une terrible tristesse m’envahit : je n’étais pas morte, et je ne savais toujours pas où aller. Moi qui n’avais jamais cru au destin je me pris à penser que c’était un de ses signes : je devais rentrer chez moi. Abdiquer. Tout en moi criait « jamais », mais je n’étais pas morte. Si j’avais dû être une légende, mon histoire n’aurait-elle pas pris fin cette nuit ?
XXIX
J’hésitais entre prendre le chemin de l’aéroport et celui d’un pont duquel je me serais jetée. J’avais de toute façon perdu tout sens de l’orientation, et ma sieste dans la neige était loin de m’avoir reposée. J’aperçu une silhouette qui sortait d’un building ; je me pelotonnais dans mon écharpe et m’approchai d’elle. Je sentais en moi un ogre avide d’humanité, qui avait un profond besoin de parler à quelqu’un ; je demandai à l’homme le chemin de l’aéroport, dans un très mauvais anglais.
« Oh, vous êtes française ? » me demanda-t-il en français
« Oui » répondis-je un peu honteuse d’être démasquée si vite « vous aussi ?
- Oui. »
En entendant cette voix je redressai la tête ; j’étais prête à croire que tu étais devant moi et à te sauter dans les bras. Mais en regardant le visage de l’homme, ses yeux pétillants malgré la fatigue n’étaient pas les tiens. Je lui fis un pauvre sourire tandis que la déception me terrassait et qu’il m’indiquait le plus gentiment du monde comment aller à l’aéroport. Je le remerciai et m’éloignais dans la neige en pleurant doucement.
XXX
Après avoir longtemps marché, pris le bus sans ticket et regardé une dernière fois le paysage, je suis rentrée dans l’aéroport pour ne plus en sortir. Mon avion partait le 27, je ne sais pas pourquoi j’avais choisi ce jour-là alors que je ne comptais pas le prendre, sans doute parce que ce chiffre m’avait toujours paru un peu mystique. Je demandais de l’argent à un peu tout le monde avec un air de chien battu des plus convaincants ; de toute façon, mon corps s’était accoutumé au manque et je n’avais plus très faim. La résignation m’apparaissant comme un ersatz de mort, je me considérais comme à moitié vivante. Chaque voix masculine, chaque mot de français que j’entendais était un espoir immédiatement déçu, forcément douloureux ; quand je pris enfin mon avion, je m’éloignai de New York avec la gorge si serrée que je croyais mourir.
XXXI
Je me traîne. Je rentre chez moi. Un pied devant l’autre, à tout petits pas. Avec tout le désintérêt du monde. Après cette petite aventure new-yorkaise, je me vois mal reprendre une vie normale. Je marche le plus lentement possible pour retarder le moment où je devrai retrouver la réalité. Je finis quand même par arriver, je n’habite pas si loin de l’aéroport ; le code n’a pas changé même si j’ai l’impression d’être partie il y a environ un millénaire. Je monte les escaliers avec ma grosse valise ; dernier étage enfin, mon petit palier sous les toits. J’ouvre, rien n’a changé. Une petite odeur de renfermé, peut-être. Une normalité presque irréelle, le calme revenu après la tempête me bouleverse. Du courrier glissé sous la porte, sûrement seulement des factures. Mais il y en a une qui ne ressemble pas à une lettre administrative ; je la prends et je l’ouvre. Je réprime l’espoir qui gonfle dans mon cœur et qui sera toujours déçu. Je l’ouvre.
« Ingrid, mon ange.
Je n’en peux plus d’être sans toi. Il y a trop de tours ici. Trop de chiffres. Trop de grandes personnes. Je m’en vais, et je te reviens. Si tu veux encore de moi. Je l’espère et je t’attends. Tu n’as jamais quitté mon cœur. »
Et puis il y avait son adresse. J’ai posé la lettre. Dans mon paysage intérieur désolé, désespéré, où me semblait-il l’herbe ne repousserait jamais, la joie a éclaté. Ça faisait longtemps…















